Migration jusqu’en montage.

En montage, je suis hors de mon temps, hors de ma vie, à l’écoute de chaque mot traversant mon écran. Ce n’est pas précisément à moi qu’ils parlent, pourtant je vais passer ma journée avec eux, pendue à leurs histoires.

Et parmi toutes ces histoires de vie, celles des migrants me touchent profondément. Fuite à cause de la guerre, fuite d’un avenir inexistant, fuite de l’injustice, fuite de la discrimination. Fuite de la jeunesse, des talents, des idées ; leurs pays les laisse partir « à l’aventure ». Parce que c’est bien d’aventure dont il s’agit.

Comment peut-on être aussi malheureux dans son pays que l’on est prêt à partir au risque de laisser sa vie ?

Melilla

Eric et Christian sont passés par là. Parti du Cameroun, Eric a laissé fondre ses muscles le long de la route qui l’a amené au nord du Maroc à côté de l’enclave espagnole de Mélilla. Son visage s’est creusé par la dureté de sa vie cachée en forêt ; rongé par cette barrière qu’il voit quand il se lève, quand il se couche, tout le temps. Cette barrière symbolise la frontière avec le paradis rêvé : l’Europe. Il ne vit plus que pour passer cette barrière. C’est son obsession pendant 8 mois. Son cerveau ne raisonne plus que pour trouver la bonne stratégie qui lui permettra de traverser. Il faut être malin, observateur, courageux, et ne plus rien avoir à perdre – à part sa vie.
Il tente une première fois. Raté. Une seconde fois, encore raté. Une troisième, une quatrième, une cinquième,…

J’éteins l’ordinateur comme chaque soir, mais rien ne s’éteint. Les histoires restent en moi. Je rentre à la maison avec. Parce que presque 2000 interviews sont passées dans mon petit écran et que leur vie continue, après, ici ou là et dans mon cœur.

Melilla

Et ce soir-là, les émotions sont décuplées parce qu’un an vient de s’écouler, et c’est à la porte de chez HumanKind Production que viennent de frapper Eric et Christian. Ils sont venus nous raconter la suite de leur aventure… en vrai car à la treizième tentative Eric a réussit ; en y laissant quelques amis et frères.
Il pleurera plus tard.

Maeva issico, monteuse adjointe du film