Parfois la vie n’attend pas, souvent elle manque de tact. Elle piétine les semences de l’homme, s’empare de leur innocence, viole et vole leur sourire. Parfois la vie n’épargne pas, souvent elle manque de compassion. Elle s’acharne sur le pauvre et crache sur le bon, elle rougit leur nid, noircit leur horizon et vide leur esprit pour ne lui laisser que les stigmates de l’horreur. Golo Dembaga m’a appris tout ça. Ou plutôt, il me l’a soufflé. Et les vents étaient d’une violence…

Tombouctou, la ville dont il est originaire au Mali est devenue son tombeau le jour où, un soir en rentrant des cours, il découvre sa maison détruite, sa famille décimée. La signature est touarègue, rebelle, djihadiste, elle est inhumaine et terrorise le nord du pays depuis 2012. Golo en veut alors au monde entier et nourrit des rêves de revanche. « Je n’ai pas pu sauver ma famille, mais pour sauver mon âme et ma tête, je devais intégrer un groupe de jeunes prêts à prendre les armes pour survivre », me dit-il. Mais très vite, son combat tourne court, les munitions manquent faute de moyens. Il ne révèlera rien d’autre sur le groupe de jeunes guerriers rejoint quelques mois plus tôt, je n’insiste pas, je ne suis pas là pour ça. A mesure qu’il met des mots sur ses images, me racontant sa soif de vengeance latente, j’assiste à la métamorphose de son regard. Je le vois se vider de tout pigment de vie et s’emplir des sentiments humains les plus obscurs. Chacune de mes relances rameute un peu plus les fantômes de ses proches, ravive sa haine, réchauffe son sang. « Je ne pourrai jamais pardonner à ceux qui ont tué mes parents ! Le seul fait d’en parler me donne…une nervosité à 100 degrés ! Jamais je ne pourrai pardonner aux touaregs ! Ils ont tué ma maman, la personne qui m’était la plus chère dans ce bas monde, celle qui m’a tout donné! me lance-t-il avant de se taire, laissant passer des minutes entières de silence, ne réagissant presque plus à mes questions, le regard suspendu dans le trop plein de violence. Jamais je n’oublierai ses silences…lourds, si lourds de leur pesant d’horreur.

© Guillaume Viart / Humankind Production

© Guillaume Viart / Humankind Production

Pendant près d’une heure, je m’accrochais à ses mots un peu comme on s’agrippe aux arbres lors de tornades meurtrières. Un peu comme il s’accroche à la vie depuis que la folie meurtrière s’est emparée du Mali. Il me confie avoir eu des envies de suicide et s’en être sorti grâce à l’aide d’amis, ceux-là même qui l’ont encouragé à quitter le pays. Un train de marchandise le mène alors en Mauritanie, en Algérie puis au Maroc où nous l’avons rencontré. Golo le guerrier se définit désormais comme un déserteur, un aventurier malgré lui. Dans la « brousse de Nador » qui lui sert de refuge – comme à des centaines d’autres -, depuis sept mois, il s’ennuie à force d’arbres, de plantes et de vert. Triste ironie du sort pour un déraciné. Contrairement à la plupart des migrants subsahariens, il ne cherche pas à gagner l’Europe, il ne souhaite d’ailleurs pas être associé à la misère des autres. Il erre, vêtu de l’unique sweatshirt et pantalon qui lui servent d’habit depuis son arrivée, en attendant de sentir à nouveau la vie. Cette vie qui a piétiné ses 23 printemps et broyé ses rêves d’amour et d’avenir.

A la fin de l’interview, j’ai vu ses yeux s’assombrir au point de ne plus être capables de distinguer le passé du présent. Au point de me demander dans un soubresaut de conscience de stopper net l’interview. « Je vais devenir dangereux, je ne sais plus me contrôler, ne me posez plus aucune question ! ». Et pour la première fois, j’ai eu peur. Non pas du gaillard de 23 ans perché sur son mètre quatre-vingt dix qui me faisait face dans le silence de la forêt de Selouane. J’ai eu peur de tout ce qui n’était pas lui et que la guerre avait profondément injecté en lui, malgré lui. La télévision, internet et ma propre expérience de la guerre m’avaient appris à pleurer devant l’horreur. Golo, lui, m’a appris à la regarder dans les yeux.

Après l’interview, nous avons discuté et ri. J’ai eu espoir que si son silence et son regard étaient d’horreur, sa parole pouvait être d’humour. D’amour.

Mia SFEIR