En le voyant arriver au loin, la tête couverte d’un keffieh blanc maintenu par un agal, le corps lourdement appuyé sur sa canne, la démarche frêle et les mains tremblantes, je m’étais précipitée à ses côtés pour lui offrir le bras. Mon approche et mes bonnes intentions furent vaines et gentiment repoussées. En dépit du long et imposant escalier qui le séparait du lieu de l’interview, Youssef Hassan n’était pas de ceux qui souhaitaient que l’on s’incline devant leur âge et leurs faiblesses. Il n’était pas là non plus pour tuer ses heures d’hiver dans des discussions affables, caféinées et biscuitées. Mes salamalecs sincères n’avaient eu que peu d’effet sur lui, mais peu m’importait, j’étais sous le charme de sa coiffe et de sa fière allure, reconnaissante de sa présence dans notre auberge à Tyr.

Une fois installé sur la petite chaise en bois, Youssef n’avait qu’une seule urgence : crier son amour pour la Palestine à la Planète, crier son désir de justice, de patrie et de droit, « plus chers que l’âme » pour lui. Il était venu pour ça, il avait fait le déplacement à l’âge de 82 ans, faute d’espace chez lui, pour ça. Le temps que je prenais pour mes questions était un temps de trop pour lui. Il avait trop à dire, trop à recréer, trop à maudire : ses souvenirs de jeunesse, son passé de fils d’agriculteur, l’entente qui existait autrefois entre Juifs et Arabes, les terres de son père qui jouxtaient celles des kibboutz, sa sortie du pays en 1948 à l’âge de 21 ans ne s’imaginant pas que ce serait pour la dernière fois, ses kilomètres de marche les poches vides, la clé à la main, les promesses non tenues par les arabes, ses descentes aux abris, la démolition de sa boutique pendant la guerre du Liban, l’accouchement de sa femme seule et désemparée…

© Chloé Henry-Biabaud Humankind Production

© Chloé Henry-Biabaud Humankind Production

La moindre de mes relances le faisait parler plus fort, plus haut, plus rauque. A un moment de l’interview, je me souviens être sortie de sa voix pour entrer dans ses yeux à l’iris bleuté et flouté par l’âge. Une digression de courte durée pendant laquelle je les regardais crier, imaginer et palper l’impalpable. Son appel à la reconnaissance dont nous occidentaux et moi libanaise connaissions déjà les grandes lignes m’avait bouleversé. Parce que dans sa voix d’homme mûr, dans sa barbe blanche et ses yeux divergents, j’ai lu l’urgence d’un dernier témoignage. J’ai décelé la peur de redevenir poussière sans laisser de trace. J’ai vu une vie d’errance vécue en apnée dans un passé dont il ne subsiste plus que le vent qui balayait autrefois les champs de blé. Je n’étais alors plus maronite ou franco-libanaise, je n’étais plus journaliste en quête de récits de vie, j’étais spectatrice de son humanité, aux premières loges d’un cœur à cœur poignant entre la mémoire et la mort. J’assistais impuissante à l’hommage d’un homme rendu à sa Planète enfouie, sa Planétine, la Palestine.

Vint ensuite une deuxième urgence qui mit un terme à la rencontre. « Hajj » Youssef Hassan, pèlerin ayant éprouvé et foulé la Mecque, était attendu par « Hajjé », sa pèlerine et par Dieu. Appuyé sur sa virgule en bois, le keffieh bien en place, il reprit la route pour la quatrième prière de la journée, celle qui commence juste après le coucher du soleil…

Mia SFEIR