Parfois c’est à travers les non dits, à travers les choses que les gens n’arrivent pas à exprimer qu’on comprend un pays. Nous sommes venus en Bosnie-Herzégovine pour donner la parole aux victimes des mines antipersonnel car sans qu’on ne le sache vraiment, ici les gens continuent à mourir de ces vestiges de la guerre. Elles sont plus de sept mille victimes recensées dans un petit pays de quatre millions d’habitants.

Sur la route de Sarajevo à Doboj où nous allons filmer une partie des interviews, les champs alentours sont couverts de panneaux rouges avec une tête de mort et un seul mot inscrit: « MINE ». Elles sont littéralement partout, invisibles, cachées sous terre, oubliées après la guerre. Certaines régions ont été déminées, pourtant les gens continuent à en mourir. Pourquoi? A cause de nombreuses inondations que le pays a récemment connu et qui déplacent les sols et les mines avec. Mais aussi à cause de la corruption, de l’argent disparu des programmes de déminage. C’est pour parler de tout cela, pour s’indigner de cette injustice que nous sommes venus ici. Mais surtout pour donner de la voix aux victimes, d’entendre leur histoire. De leur permettre d’envoyer un message fort au reste du monde.

Le cimetière de Kovaci à Sarajevo où reposent les victimes de la guerre d'indépendance de la Bosnie. Le siège de Sarajevo a été le plus long en Europe depuis 1945. © Dmitry Vershinin / Humankind Production

Le cimetière de Kovaci à Sarajevo où reposent les victimes de la guerre d’indépendance de la Bosnie. Le siège de Sarajevo a été le plus long en Europe depuis 1945. © Dmitry Vershinin / Humankind Production

Janja arrive avec son fils de 18 ans, elle l’aide à monter le petit escalier de l’hôtel car le jeune homme marche avec des béquilles. Les deux ont le regard éteint, les yeux remplis de douleur. Le mari de Janja a sauté sur une mine il y a à peine trois mois en allant chercher du bois dans la forêt. Son fils était avec lui ce jour là, il a été touché par l’explosion mais surtout, il a vu son père mourir devant ses yeux, incapable de faire quelque chose pour le sauver. Janja, elle, depuis trois mois ne dort plus, elle a l’impression que sa vie aussi s’est arrêtée le jour de l’explosion. Elle est là physiquement mais ne parle pas, ne regarde personne. Comme si avec la disparition de son mari, on lui a aussi pris son âme. Elle me dit qu’elle a surtout peur pour son fils car depuis l’accident il s’est renfermé, ne veut plus aller à l’école, ni voir ses amis. Il reste là, le regard prostré, comme le jour de notre rencontre. Mais tout cela, Janja ne le dira pas lors de l’interview. Devant la caméra, elle se fige, incapable de revivre, de reparler de sa perte, la douleur est trop grande.

Les jours suivants on rencontre Jasminka, Petar, Drago…d’autres encore. Tous ont perdu quelqu’un ou une partie de leur corps à cause d’une mine antipersonnel. Mais AUCUN n’arrive à en parler. Résignés, ils me demandent tous: à quoi bon? Ils ne croient pas que quelqu’un pourrait être touché par leur histoire, que leur blessure pourrait faire réagir, changer les choses. Ici depuis la fin de la guerre rien n’a bougé.

Le problème dans ce beau pays, ce ne sont pas que les mines. Elles ne sont qu’une conséquence d’un conflit qui a anéanti un peuple entier: les bosniaques. La guerre a duré près de quatre ans pendant lesquelles les serbes et les bosniaques se sont entretués pour partager le pays et ne plus vivre ensemble. Quinze ans après la fin de cette guerre qui a fait plus de 200 000 morts, ils cohabitent pourtant toujours sur le même territoire. Mais ne vivent pas vraiment ensemble. Un accord a été signé sur papier mais en Bosnie il n’y a jamais eu de véritable deuil ou de travail de réconciliation. Les gens ont enterré leurs émotions au plus profond d’eux et ne les montrent plus, n’en parlent jamais.

Les immeubles criblés d'impacts de balles dans le quartier de l'ancien village Olympique de Sarajevo .  © Dmitry Vershinin / Humankind Production

Les immeubles criblés d’impacts de balles dans le quartier de l’ancien village Olympique de Sarajevo .
© Dmitry Vershinin / Humankind Production

Au bout de quelques jours et face aux gens qui baissent les bras, je commence moi aussi à me sentir résignée, à me dire qu’il ne faut pas que je pousse à prendre la parole ceux qui ne le souhaitent pas. En même temps, j’ai envie de hurler leurs histoires, de les partager avec la terre entière.

Nous arrivons à la dernière interview. Il s’agit d’un certain Miralem, une grande gueule, on l’entend dans le couloir avant même qu’il n’entre dans la pièce. Je sens qu’il est fier mais ne sais pas encore de qui ou de quoi. Il s’installe dans le fauteuil et me raconte son histoire, ou plutôt celle de son fils. Un petit garçon qui a sauté sur une mine à l’âge de neuf ans, quand c’était encore la guerre en Bosnie. Suite à l’explosion, il a perdu ses deux bras et une jambe. Ce père de deux mètres de haut et de plus de cent kilos fond en larmes se souvenant du jour où son fils s’est réveillé à l’hôpital après l’accident, le suppliant: « Papa, ne m’abandonne pas, je ne veux pas mourir ». Et Miralem ne l’a jamais abandonné. Grâce au combat de cet homme, son fils a été soigné aux États-Unis, où il a eu des prothèses et une vie extraordinaire: doué en informatique, il occupe aujourd’hui un haut poste à Manhattan, conduit lui-même une voiture, fait du sport, a une amoureuse. En regardant droit dans la caméra, Miralem envoie un message d’espoir à ceux qui n’y croient plus. Il leur dit haut et fort qu’il y a une vie après la mine, qu’il y a une vie après la guerre.

Miralem Malkic, le père courage © Dmitry Vershinin / Humankind Production

Miralem Malkic, le père courage.
© Dmitry Vershinin / Humankind Production

Anastasia Mikova