« Nous partons de Nairobi au petit matin pour nous rendre à Dadaab, à l’est du Kenya où nous allons passer 10 jours à faire des interviews pour Human. Mais la ville de Dadaab est au « bout du monde » : il faut une longue journée de route en convoi sécurisé pour l’atteindre à l’extrémité du pays près de la frontière somalienne.
Une route d’asphalte interminable, puis une piste poussiéreuse mène dans ces confins. Ce n’est pas un hasard si Dadaab est si « loin » : 500 000 personnes habitent ici à proximité de leur pays d’origine, car la 3e ville du Kenya est en fait le plus grand camp de refugiés du monde. Somaliens principalement mais aussi Ethiopiens ou Congolais, habitent ici. Tous ont quitté leur pays pour fuir. Fuir la guerre, la sécheresse, ou les traditions mortifères. Certains sont là depuis 20 ans, depuis l’ouverture du camp par le HCR quand la guerre éclata en Somalie et poussa sur les routes de l’exil des millions de Somaliens. D’autres sont arrivés lors des nouvelles vagues de migration. Voilà 20 ans que le HCR gère une situation d’urgence…

© Yann Arthus-Bertrand

© Yann Arthus-Bertrand

5 camps sont répartis sur 50km2 autour du village originel de Dadaab pour accueillir ces exilés.
Nous sommes, nous, accueillis dans le 6e campement : celui des ONG.

5000 travailleurs humanitaires vivent au cœur d’une enceinte bien surveillée : hauts murs en sac de sable surmontés de barbelés, contrôle drastique de la sécurité à l’entrée.

Nous ne réalisons pas en y entrant que nous n’en ressortirons que 15 jours plus tard !

La situation sécuritaire à Dadaab s’est détériorée ces derniers mois, des milices somaliennes sèment la terreur dans les camps visant police kenyane et humanitaires étrangers. Deux d’entre eux sont toujours retenus en otage. Depuis quelques mois les employés des ONG ne se rendent donc plus sur le terrain et travaillent depuis leur bureau du campement. Alors nous serons nous aussi cantonnés dans cette forteresse où nous montons notre studio. Nous ne pourrons aller à la rencontre des nos futurs interviewés comme de coutume, ce seront eux qui devront venir à nous après avoir montré patte blanche à l’entrée…

Pendant deux semaines nous recueillons les témoignages de ces exilés devenus prisonniers de leur condition.

L’absurdité de la guerre poursuit ces réfugiés jusque dans leur exil où leur situation est ubuesque : Recueillis dans ces camps devenus des simili-villes pour simili-citoyens, ils ne sont plus vraiment Somaliens et ne seront jamais Kenyans. Pays hôte, le Kenya accueille ces rescapés par devoir humanitaire mais leur présence n’est censée être que temporaire. Le Kenya ne peut pas donner la nationalité à ces 500 000 personnes. Est-ce à cause de leur religion musulmane qui soudainement ferait basculer l’équilibre religieux du pays s’ils devenaient Kenyans? Est ce parce que le pays ne peut pas absorber 500 000 nouveaux bras à qui trouver du travail ? Mais malgré tout ces Somaliens vivent là sur cette terre depuis 20 ans. Une première génération est née à dans les camps, et aujourd’hui la 2e génération de « Dadaabiens » voit le jour.

Les refugiés sont interdits officiellement de travailler, ils doivent vivre théoriquement d’une aide humanitaire de plus en plus ténue alors que leur famille au gré des mariages et des naissances ne fait que grossir. Alors quand loi et réalité de la vie sont si incompatibles, la survie est plus forte et l’homme contourne. Les trafics et le travail illégal sont devenus la norme, la loi est l’exception.

Ce sont des histoires de lutte, de survie que nous écoutons et enregistrons pendant 2 semaines, la voix de ceux qui ont tout perdu, famille, biens, et jusqu’à leur identité. »

Sibylle d’Orgeval