Il a le plus beau sourire que j’ai vu dans ma vie, quand il sourit, ses yeux pétillent, ses sourcils se lèvent, son visage s’illumine. C’est un sourire vrai. Ce sourire est celui de Tata, un migrant malien de 19 ans qui me prend par la main et me dit: « Cou-cou, moi c’est Tata. Viens, je vais te montrer ma chambre! »

Le sourire de Tata est celui d’un enfant mais quand j’écoute son histoire je comprends que ça fait bien longtemps qu’il a été projeté dans une vie d’adulte. Nous sommes au milieu de la campagne sicilienne, dans un centre d’accueil un peu délabré des années quatre-vingt où on interviewe des migrants depuis quelques jours et où Tata attend depuis trois mois. Il attend des papiers, mais surtout il attend la promesse d’une nouvelle vie. Cette vie Tata ne l’a pourtant pas cherchée. Il n’a jamais voulu quitter son pays, ni venir en Europe.

Il a y trois ans, c’était un simple écolier dans la ville de Gao où il vivait avec ses parents et sa soeur. Puis les islamistes sont arrivés dans sa ville et tout a changé. Un jour sa mère est partie au marché et n’est jamais revenue, Tata a appris plus tard qu’elle a été tuée parce qu’elle ne portait pas le hijab et n’était pas couverte de la tête aux pieds
Quelques semaines après ce meurtre, les islamistes arrivent à l’école de Tata pour recruter de nouveaux combattants. Il est le plus grand et le plus costaud de la classe et est tout de suite repéré pour aller se battre. Mais il ne veut pas prendre les armes. Alors au dernier moment, il s’enfuit. On lui tire dans le pied mais il réussit à s’échapper. Soigné par des voisins, terrorisé, Tata décide de prendre la route. Il est devenu trop dangereux pour lui de rester à la maison, près des siens.

Puis l’histoire de Tata devient celle de tous les migrants: il passe d’un pays à l’autre, travaille un peu pour financer son avancée, ne sait pas où il va, ne sait pas ce qui l’attend, n’a plus d’amis, n’a plus de vie. Il n’est plus acteur mais devient simple spectateur de son existence. Il a seize ans. Au bout de deux ans, il se retrouve en Libye. Sans papiers, il est arrêté et envoyé en prison. Torturé tous les jours sans raison, mal nourri, son calvaire va durer six mois. Il a dix huit ans. Puis un jour, dans la folie que s’est emparée du pays, on décide de vider les prisons d’une façon étonnante: on met Tata et d’autres comme lui dans une embarcation précaire et les envoie à la mer. Avant de mettre le bateau à l’eau, on les prévient: « Ne tentez pas de revenir. Pour vous, c’est soit l’Europe de l’autre côté de la mer, soit la mort assurée ici. » Après deux jours de traversée chaotique, son bateau est secouru en mer par la Costa Guardia italienne. C’est comme ça que Tata débarque en Sicile. L’Europe, il ne l’a pas choisie. Quand je lui demande comment il l’imaginait avant, il me sourit à nouveau et répond qu’il ne l’imaginait pas, n’avait aucune idée de la façon dont le gens vivaient ici et ne savait même pas bien situer le continent européen par rapport à l’Afrique.

Mais une fois en Italie, il se fait des amis parmi les gens qui travaillent dans le centre d’accueil, le gardien, le cuisinier. Il commence à apprendre la langue et veut faire connaitre aux italiens le pays d’où il vient, veut partager sa culture avec eux. Pour atteindre son objectif, il a une idée totalement farfelue: construire une case malienne en plein milieu de la campagne sicilienne. D’autres migrants se moquent de lui, le trouvent naïf et un peu fou. Mais Tata ne lâche pas. Il se met au travail pendant plus de deux semaines et aujourd’hui, fier du résultat, il m’amène dans sa case. Elle est la, tout en terre et en paille, entourée de maisons typiquement siciliennes. Cette case, c’est un peu la métaphore de la vie de Tata: un malien lâché au milieu d’un pays étranger qui essaye de trouver sa place.

Tata c’est un être humain, ce n’est pas une image vue à la télé ou un chiffre annoncé dans le journal. Aujourd’hui ils sont plusieurs centaines de milliers à fuir comme lui les pays en conflit. Ils ne viennent pas pour travailler ou dans l’espoir d’un eldorado Européen. Maliens, Erythréens, Somaliens, Syriens, ils fuient le sang, le danger, la mort. Ne ferrait-on pas la même chose si nous étions à leur place? Aimerions nous être accueillis comme nous, on les accueille?

Le jour de notre rencontre, Tata me parle des européens avec admiration, ils lui ont sauvé la vie en mer, ils pourraient lui offrir des papiers, un travail, un avenir. Je l’écoute et secrètement je rêve que les rêves de Tata ne soient pas à nouveau brisés, qu’il ne soit pas déçu ici comme il l’a été chez lui. Quand on se quitte, Tata me sourit à nouveau et me répète sans cesse: « Il ne faut pas m’oublier. » Mais comment pourrai-je l’oublier?

Anastasia Mikova