C’est une petite fille de Kinshasa.

Elle s’appelle Rhite.

Elle marche vite et vient vers nous. Cowboy, notre fixer, est allé la chercher à l’entrée de la mission catholique de Kinshasa, près du port, où nous avons installé notre studio.

Rhite avance la tête haute, le menton en avant. Elle a de jolies extensions à ses cheveux, des tresses et des perles fines. Un petit collier en plastique rose et un bracelet qu’elle tripote sans cesse. Étrangement pour quelqu’un qui vit dans la rue, sa chemisette jaune semble impeccablement repassée. Comme beaucoup ici, Rhite ne connaît pas son âge, probablement 10, 11 ans.

Elle me tend une main ferme et un sourire assuré. Elle me dit « bonjour monsieur » et à Jim « bonjour madame » et c’est à ce moment là que je comprends qu’elle ne nous voit pas vraiment.  Elle n’est pas aveugle pourtant. Pas encore.

Sa mère marche un peu en arrière. Elle nous la présente vaguement- « elle, elle est dérangée ». Cette femme entre deux âges, aux traits brouillés, va s’asseoir, ombre ployée, derrière notre caméra.

L’interview commence. Rhite tient à répondre en français. Elle l’a appris dans la rue. On devine sa solitude, son isolement, le rejet des autres enfants. Mais ses réponses sont trop brèves, ses phrases hachées et pour mieux la comprendre, pour les besoins du documentaire, nous lui demandons de poursuivre dans sa langue maternelle. Elle n’est pas très contente parce qu’elle est fière de son français, et que le Kikongo, elle trouve ça « vulgaire ».

Nous insistons gentiment.

L’interview reprend. Nous l’interrogeons sur son enfance et sa réponse est une gifle. Son premier souvenir ? Lorsque sa mère a voulu la noyer dans la rivière. Elle lui a tenu la tête sous l’eau un très long moment. Elle s’est débattue. A eu peur. Et voilà, elle est vivante.

L’ombre ployée qui se tient derrière nous ne manifeste rien. On ne sait pas si elle a entendu, si elle se souvient. Encore moins si elle se sent coupable d’avoir tenté de tuer sa fille, unique … et albinos.

Parce qu’ici, en RDC, on tue les albinos… Parce qu’ici leur différence terrifie et que l’on croit aux pouvoirs extravagants que donnent leurs cheveux blancs ou un de leurs membres réduit en potion. Parce qu’ici l’ignorance, au mieux, les met à la rue. Et qu’ils ne peuvent rien contre la cécité qui les gagne, les cancers de la peau qui les rongent.

Rhite ne s’arrête plus, elle crache ses mots et Cowboy nous traduit, longuement, parfois les larmes aux yeux.

© Jérémy Frey / Humankind Production

© Jérémy Frey / Humankind Production

Il nous dit sans me regarder le quotidien de Rhite  l’Albinos, qui dort sur de minces cartons dans les rues si violentes de Kin, qui défend elle-même sa mère avec des barres de fer qu’elle fait rougir au feu pour faire plus mal aux hommes, qui mendie aux marchés, et avec qui personne ne veut jamais jouer parce qu’elle porte malheur, parce que c’est une blanche maudite que sa mère n’a pas pu ou su tuer comme elle aurait dû le faire. On ne saura pas d’ailleurs si la folie de sa mère remonte à ce meurtre raté.

Rhite à l’intelligence vive, élastique, joyeuse et rare qui s’accroche à un rêve, inaccessible ici pour une petite fille comme elle. Aller à l’école, un jour.

« C’est vrai nous demande-t-elle en nous quittant, qu’en Europe, les Albinos ont des comptes en banque ? ». Et Rhite qui part comme elle est venue, la tête haute.

Anne Poiret