Rio de Janeiro, quartier de Siqueira Campos.

Zica arrive dans un grand éclat de rire, avec des mouvements de tête qui mettent en valeur sa longue chevelure bouclée. Femme d’affaire afro-brésilienne, survitaminée, elle fait fortune avec des salons de coiffure dédiés à la beauté des chevelures noires. D’après Jérôme, le fixeur, elle s’exprime très bien sur la fierté noire au Brésil, et sur le succès en affaires. Elle est venue avec la directrice de la communication de sa société qui tient à être présente pour l’interview, ce qui pour nous n’est pas bon signe. Nous leur expliquons que c’est une interview très personnelle, que cela ne portera pas sur l’entreprise en elle-même mais sur Zica, qu’il est extrêmement important qu’elle parle d’elle, en utilisant le « je », et que si elle parle de son entreprise, cela doit uniquement nous aider à comprendre l’importance de celle-ci dans sa vie, etc.

L’interview commence, et rapidement, Zica parle de sa marque, ses produits, elle a un mal fou à en sortir et nous passons à côté de tout ce qu’elle pourrait nous dire de touchant. Alors que le potentiel est là. Nous avons beau lui expliquer le principe, lui donner des exemples, cela ne fonctionne pas.

En fait, c’est souvent compliqué d’expliquer ce projet, qui pourtant repose sur l’idée si « simple » de poser à tous les mêmes questions. Mais il nous faut une réponse à la fois personnelle (« utilisez bien le « je » surtout pas le « on » ! »), illustrée (« si possible, donnez un exemple concret qui permet à tous de comprendre ce que vous avez en tête ! »), contextualisée (« on ne sait rien de vous, ni d’où vous vivez et à quoi peut ressembler votre vie, c’est important de nous donner quelques éléments qui permettent de comprendre ») le tout en – si possible – moins d’une minute, et sachant que chaque réponse est autonome, donc, qu’il faut répéter certains éléments, si cela fait sens dans la réponse. Tout cela, il faut pouvoir le dire sans noyer la personne dans un flot d’infos, et maintenir une ambiance sympathique pour ne pas qu’elle ait l’impression de mal répondre (« il n’y a pas de mauvaise réponse, tout est intéressant dès lors que vous parlez de vous, et vraiment de vous ! ») …

Bref, la magie de ces interviews, c’est que lorsque ça fonctionne, cela ressemble à un magnifique voyage intérieur qu’une personne nous fait partager… mais quand ça ne marche pas, c’est parfois très énervant, surtout lorsque l’on sent qu’on a en face de nous une personnalité forte. Et là, avec Zica, ça ne fonctionne pas. Avec Chloé, la caméraman, nous décidons d’arrêter l’enregistrement, et nous discutons à bâtons rompus avec Zica, en l’interrogeant sur ce que cela représente pour elle de faire travailler des milliers de personnes, alors qu’elle est née dans une favela… et soudain le déclic ! Elle comprend en quoi son expérience pourrait être inspirante pour d’autres personnes, en quoi, ce qui rend son témoignage essentiel, ce n’est pas sa boite en tant que telle mais la manière dont elle a grandi en devenant femme d’affaire, comment elle a appris à prendre confiance en elle, etc.

Nous rallumons la caméra. Zica nous offre des réponses splendides, courtes, illustrées, personnelles et universelles, le tout avec une spontanéité bouleversante. Ca a marché. Et dire que nous étions à deux doigts de passer à côté.

Isabelle Vayron